Les œuvres de la peintre de renom Baya Mahieddine s’installent à la Grande Mosquée de Paris dans le cadre de l’exposition “Et tout devient couleur” du 13 décembre 2025 au 12 janvier 2026. Un ensemble de “natures mortes pleines de vie” pour redécouvrir le génie de l’un des plus grands noms de l’art contemporain algérien.
Au cœur de la Grande Mosquée de Paris, face aux jardins andalous qui attirent des centaines de touristes chaque jour, c’est une autre oasis qui émerge de la salle Emir Abdelkader. Une oasis faite de gouaches d’où jaillissent des fleurs, des animaux et plantes en tous genres. Une quinzaine de natures mortes au total qui étonnent par leurs vies, leurs mouvements et leurs couleurs, signature d’un des monuments de l’art contemporain algérien: l’artiste-peintre Baya.
« Ces natures mortes, je préfère les appeler des “natures vivantes”, car chez Baya Mahieddine, la couleur, la frontalité des compositions et l’absence de perspective naturaliste confèrent aux objets une présence presque animée, rompant avec l’idée d’un genre figé », explique la commissaire d’exposition Yasmine Azzi-Kohlhepp.
Des tableaux inaugurés vendredi 12 décembre 2025 lors du vernissage de l’exposition “Et tout devient couleur, les natures mortes de Baya Mahieddine”. Décédée en 1998 (à Blida), elle aurait soufflé ce jour-là ses 94 bougies. “C’est notre cadeau pour elle. Toute sa famille est convaincue qu’elle aurait aimé voir ses œuvres ici”, glisse dans un sourire Yasmine Azzi-Kohlhepp. “Nous sommes très fiers de cet hommage, de voir ces œuvres exposées ici… Elle est toujours parmi nous finalement avec ces couleurs”, insiste Souad Mahieddine, petite-fille de l’artiste-peintre. Un vernissage qui était aussi l’occasion de présenter le catalogue de l’exposition, Et tout devient couleur, écrit par le Dr Dalila Azzi et publié aux Éditions du Crieur Public. Un ouvrage disponible en librairie, notamment à la librairie de la Grande Mosquée de Paris.
Baya, “la princesse parmi les barbares”
“Un génie autodidacte”, “une artiste hors cadre”, “des tableaux qui sortent des conventions”, “des couleurs qui chantent l’Algérie”… Les superlatifs ne manquent pas chez les visiteurs, venus emplir la Mosquée de Paris ce jour-là, pour tenter de décrire la pâte de cette immense artiste. Mais celle qui aura marqué son temps (1931-1998) par ses œuvres et sa nature insaisissable aura autant été “admiré qu’incomprise en France”, souligne l’historienne américaine Alice Kaplan.
Parfois catégorisée comme une artiste surréaliste, « Baya est en réalité inclassable, autonome et son langage plastique lui est propre », explique Yasmine Azzi-Kohlhepp. « Elle a été exposée très jeune dans un contexte où les surréalistes se sont intéressés à son travail, mais son œuvre ne s’inscrit pas dans ce mouvement. Elle développe un langage pictural singulier, indépendant de toute école », continue-t-elle.
“Albert Camus disait “Baya est la princesse parmi les barbares” considérant tous ces Européens comme des barbares”, révèle Alice Kaplan.
Plus qu’une artiste au pinceau inédit, Baya Mahieddine (de son vrai nom Fatma Haddad) c’est aussi “l’histoire incroyable d’une jeune fille, orpheline, qui sort presque de nul part”, s’émerveille Alice Kaplan, et qui s’impose dès l’âge de 16 ans dans le Paris des arts. “Mais elle ne s’est jamais laissé corrompre par le Tout-Paris qui la plébiscitait. Elle a toujours gardé sa propre vision, son style et c’est ce qu’on observe dans ses œuvres: ce côté inattendu”, appuie l’historienne qui est aussi professeure de littérature française à l’Université de Yale.
“Ce sont des tableaux qui apportent beaucoup de consolations… J’ai même l’impression que ces couleurs peuvent guérir le monde”, sourit Alice Kaplan, autrice de Baya ou le grand vernissage (éditions Le Bruit du Monde, mai 2024)
Une explosion de couleurs vives mises à l’honneur dans un cadre tout aussi vivant par ses lustres et ses murs ornés de zelliges. “Le parti-pris était d’offrir un côté intimiste et aussi une résonance avec le jardin de la mosquée qui lui fait face”, assume la commissaire de l’exposition. Une salle Emir Abdelkader à l’opposé du traditionnel “cube blanc” (l’espace d’exposition aux murs d’un blanc neutre) qui est propre à tous nos musées de par le monde.
1947, la rencontre qui marque les débuts de Baya
Une exposition qui se veut aussi être un rappel subtil à la première rencontre entre Si-Kaddour Ben Ghabrit, tout premier recteur de la Mosquée de Paris, et Baya Mahieddine, il y a près de 80 ans. Une rencontre qui eut lieu lors de la toute première exposition de l’artiste, en 1947, alors qu’elle était âgée d’à peine 16 ans.
“Je veux montrer que les oeuvres de Baya (Mahieddine) se marient avec la Mosquée de Paris, avec notre architecture, notre esthétique. Une quête esthétique qui est aussi en réalité un chemin enjoint par notre Créateur. C’est une des caractéristiques de notre religion”, témoigne le recteur Chems-Eddine Hafiz.
“Mais je me vois tout petit dans cette histoire”, termine-t-il, sous les yeux attentifs de l’Emir Abdelkader et de Si-Kaddour Ben Ghabrit, deux tableaux qui veillent fièrement sur les lieux.
